Flashback : En longeant quai et chemin
Photographies 1947-1992 du fonds Fernand Chabert
L'incontournable Studio Chabert
1947 : premiers pas à La Seyne
Après avoir fait ses premières armes en photographie à Toulon à la fin des années 30, Fernand décide qu'il est temps d'ouvrir sa propre boutique. Il choisit alors La Seyne. Ce choix peut sembler discutable, car la ville n'a pas encore pansé les blessures de la guerre. Si le port n'est déjà plus le champ de ruines laissé par l'occupant en 1944, il y subsiste des dizaines de plaies béantes à la place de des immeubles effondrés.
Mais dans tout malheur pointe toujours l'espoir et Fernand trouve un local, rue Marceau, qui, à la faveur de l'une de ces dents creuses, se trouve alors en vis-à-vis du Pont des Chantiers.
Rapidement, le studio Chabert se trouve sa clientèle et devient incontournable pour de nombreux Seynois qui viennent s'y faire photographier pour les moments importants de leur vie, et cela, dès l'âge le plus tendre.
Témoin d'une ville
La boutique de photographie de Fernand Chabert est alors au centre d'un tissu économique qui se densifie rapidement après guerre. Les boutiques fleurissent autour d'un port qui se reconstruit et c'est à cette occasion que la vue sur le port et le Pont sont obstruées par l'édification des immeubles du Port. En ville, la concurrence entre photographes commence aussi à s'organiser.
Mais l'atout de Fernand c'est la diversification. Plutôt que de rester en studio, il sort battre le pavé à la rencontre des autres.
Il travaille avec les commerçants du centre-ville, puis offre ses services aux entreprises, artisans et industries locales, principalement à La Seyne. Il capte alors le dynamisme économique des Trente Glorieuses. Parmi tous ses clients institutionnels, le plus emblématique reste la Ville de La Seyne-sur-Mer. Faute d'avoir les compétences en interne, la Municipalité se tourne pendant de nombreuses années vers lui pour photographier ses grandes réalisations afin d'illustrer dès 1947 le magazine municipal.
Enfin, comme de nombreux photographes de l'époque, Fernand s'intéresse au marché de la carte postale, partant à la découverte du territoire pour trouver le point de vue idéal. Il n'hésite pas ainsi à scénariser certaines de ses photos pour les rendre encore plus désirables.
Le monde change, le passé subsiste
À la fin des années 80, l'activité change peu à peu. Les Chantiers navals ferment et laissent sur le carreau de nombreux Seynois, l'activité économique générale ralentit et la Ville s'est dotée des compétences en interne pour faire ses photographies.
Fernand recentre alors son travail sur les particuliers et les commandes spéciales. Les confrères photographes disparaissent tour à tour, mais lui résiste grâce à la base solide de sa clientèle qui demeure fidèle et à son fils Christophe qui le rejoint en 1989 avant de lui succéder en 1992.
En 2013, Christophe est approché par les services patrimoniaux de la Ville qui s'intéressent au travail de son père. Mais Fernand est malade et il décède en 2014 à l'âge de 90 ans sans que les discussions n'aboutissent.
En 2022, le service des Archives municipales lance son site internet. C'est l'occasion de renouveler les intentions de la Ville auprès de Christophe qui les accueille favorablement. En juin 2023, le fonds est officiellement acheté avec le concours du service interministériel des Archives de France.
45 ans de photos
Témoin, Gardien, Protecteur
L'activité du studio Chabert couvre une période d’intenses transformations et de mutations de la ville.
En tant que partenaire privilégié de la Ville et des entreprises locales, dont beaucoup ont depuis disparu, et photographe de plusieurs générations de Seynois et de Seynoises, Fernand Chabert s'est d'abord fait le témoin de l'évolution de la société seynoise et des mutations de son tissu urbain, social et économique. Il en a ensuite été le gardien de longues années durant en conservant son fonds photographique. Enfin, son fils s'en est fait protecteur en les transmettant à la Ville.
Les 1000 visages de La Seyne
Sollicité par la Ville, les entreprises, les particuliers ou guidé par son inspiration, Fernand a photographié aussi bien la vie quotidienne des Seynois que leur environnement.
Pour comprendre cet éclectisme, il suffit de citer quelques exemples des sujets qu'on peut retrouver dans son fonds : les plages, les commerçants du centre-ville, les immeubles HLM, la nouvelle maternité, le reboisement dans la forêt de Janas, les abattoirs municipaux, les expériences d'exploration sous-marine de Tailliez et Heinz, les écoles, les Chantiers navals, etc.
Certains de ces sujets correspondent à des dizaines de vues quand d'autres ne comportent que deux ou trois vues.
Le port des années 30
Un ami nommé Giraudo
Dans les années 30, Fernand Chabert n'exerce pas encore à La Seyne. Pourtant, on retrouve dans son fonds des plaques de verre montrant la Seyne à cette période.
Comment expliquer une telle incohérence ? Les fins limiers des Archives ont trouvé la solution en rapprochant l'inscription « Giraudo » sur une boite et la photo de l'imprimerie seynoise. C'est en effet son confrère l'imprimeur Giraudo, situé place Martel Esprit, qui a pris ces photos et qui a dû les donner à Fernand bien des années plus tard.
L'ambiance des années 30
Vous découvrez ici une partie de cette série : observez le décor et l'ambiance. Nous sommes à l'aube de grands changements causés par les destructions de la guerre et le boom économique qui s'en suivra.
Le port est dans sa configuration originelle, sans appontement, bordé par les maisons et immeubles anciens au premier rang desquels la mairie à grand fronton triangulaire. On découvre également les vespasiennes disposées pour le confort des Seynois dont certains prennent la navette vapeur reliant La Seyne à Toulon.
Le port des années 40 à 70
Blessures de guerre
La guerre laisse des marques durables sur le port. Les bombes alliées et le minage allemand marquent profondément les infrastructures.
De nombreux immeubles sont effondrés et les quais ne sont plus que ruine, c'est dans ce contexte que Fernand Chabert s'installe dans sa boutique rue Marceau.
Pendant que de l'autre côté du port les Chantiers se reconstruisent, Fernand photographie l'environnement autour de sa boutique, à commencer par les travaux d'aménagement qui redonnent une allure agréable aux quais.
Le nouveau souffle
Puis les choses s'accélèrent : les dents creuses sont remplacées par des immeubles neufs, les abords s’embellissent de nouveaux espaces publics, le port est dragué pour accueillir d'avantage de bateaux et se voit équiper d'un, puis de deux pontons.
Mais c'est la circulation automobile qui transforme le paysage de la manière la plus visible : elle s'intensifie crescendo dès les années 50, obligeant la Ville à élargir les voies et à repenser les intersections. Finalement, elle opte pour une option radicale en ouvrant une brèche dans les habitations pour créer la rue Pierre Renaudel à travers, entre autres, la propriété des Douanes
La Reconstruction de la Mairie
D'une mairie à l'autre
L'ancienne mairie à grand fronton triangulaire aura existé moins d'un siècle avant d'être abattue par les bombes et les mines en 1944. Elle laisse sur le port un trou béant qu'on retrouve sur de nombreuses photos et dans des films amateurs de l'époque.
La reconstruction de l'Hôtel de Ville débute en 1956, sous le contrôle de son architecte Jean de Mailly et s'achève en 1959. Grâce au reportage de Fernand Chabert, toutes les étapes de sa construction se dévoilent, des premiers constats sur les immeubles mitoyens jusqu'au pavoisement officiel avec le drapeau français.
Un balcon-terrasse inattendu
À sa livraison, la mairie dispose des étages 9 et 10 desquels on peut bénéficier d'un balcon-terrasse à la vue imprenable. Ces étages sont condamnés au début des années 2000 pour préserver la structure du bâtiment. En bas, c'est le rez-de-chaussée qui est plus étroit. Les colonnes, autour desquelles on pouvait alors marcher, sont aujourd'hui englobées dans la façade.
La corniche merveilleuse
Destination soleil
La Seyne a toujours été une terre de contrastes, partagée entre son industrie lourde et la douceur de son littoral.
Le mouvement des congés payés et du tourisme populaire, enclenché en 1936, prend un essor considérable dans la France d'après-guerre et La Seyne, tire profit de cet attrait. Alex Peiré, adjoint au maire Toussaint Merle dit d'ailleurs en 1965 « […] tous ceux qui, fuyant les brumes et les froidures des pays nordiques, viennent chez nous pour y trouver le soleil, la lumière et la chaleur ».
Un mystérieux tracé
La Seyne s'engage alors dans l'aménagement de son territoire pour recevoir les touristes. Elle agrandit la plage des Sablettes, améliore l'accès à l'anse de Fabrégas et crée, entre autres, la Corniche merveilleuse.
Peu d'archives documentent les motivations de la Ville pour l'ouverture de ce tracé à travers la forêt de Janas et les collines du cap Sicié. Le tracé lui-même n'est pas documenté. Emprunte-t-il d'anciens sentiers ou des bouts de chemins existants ? Une ébauche de ce tracé semble exister dès 1929 lors de l'établissement du Plan remarquable de La Seyne, censé répertorier tous les points de vue et aménagements à créer pour embellir la ville.
Ici, amusez-vous à retrouver la voiture de Fernand, star de ses photos sur la corniche. C'est une Ford Anglia que les fans de fantasy reconnaîtront sûrement.
La Route nationale 559
Une route nationale pour desservir le Var
Alors d'accord, ça n'est peut-être pas la mythique RN7 qui traverse la Seyne, mais cette RN559 a quand même quelques surprises en réserve pour vous !
La RN559 est créée dans les années 30 pour relier Marseille à Roquebrune-Cap-Martin, près de la frontière italienne en connectant la RN7 et la RN8. Puis, en 1972, l'État transfère une grande partie des routes nationales aux départements. Ainsi, notre RN559 est partagée entre les départements des Bouches-du-Rhône, du Var et des Alpes-Maritimes.
L’œil expert peut encore suivre son tracé sur la route, car elle a gardé son numéro 559, devenant ainsi la RD559.
De la route de campagne à l'artère majeure
À la Seyne, le tracé de la RN559 correspond d'un bout à l'autre à l'avenue de la 1ère Armée française Rhin et Danube, au boulevard du Maréchal Alphonse Juin et à l'avenue des Anciens combattants français d'Indochine sur une distance totale de 3,910 km
Ces routes sont aujourd'hui connues pour leur largeur et leurs nombreuses voies de circulation. Qui pourrait les reconnaître sur ces photos des années 60, alors qu'elles ressemblent ici à des routes de campagne ?
Dès la fin des années 60, les pouvoirs publics décident de son élargissement et c'est probablement dans ce contexte que Fernand photographie tout le parcours pour documenter son état avant travaux.
Le petit jeu des identifications
Et si le travail de l'archiviste n'était finalement pas si éloigné de celui de détective ?
Bien que de nombreuses pochettes soient annotées avec toutes les informations utiles à la description, certaines se montrent beaucoup plus mystérieuses.
Inspecteur Archives !
L'archiviste doit savoir recouper les informations, chercher dans l'image un détail, un indice pour dérouler la pelote de laine. Et quelle satisfaction quand, après de longues minutes sur Google maps, vous retrouvez enfin cette fenêtre à la forme bizarre, cet angle de rue ou tout simplement cet immeuble qui vous hantaient, mais que vous localisez enfin !
Sauf que la satisfaction n'est que de courte durée, car déjà de nouvelles photos énigmatiques captent votre attention. Et lorsque malgré tous vos efforts, une photo reste impénétrable, il est temps de faire appel à quelques fins limiers seynois, au premier rang desquels Jean-Claude Autran, notre historien local, et Nathalie Milan, notre collègue chargée du patrimoine architectural, capables à eux seuls de résoudre la plupart de nos interrogations, parfois avec pour seul indice une marche cassée devant une porte.
L'âme d'un détective
À votre tour de nous dire si un Sherlock (Holmes), une Jane (Marple) ou un Hercule (Poirot) ne seraient pas cachés en vous !
Découvrez une sélection de quelques photographies qui résistent encore et toujours à nos enquêteurs et contribuez à votre tour à l'identification d'une partie du fonds Chabert.
Si vous sentez monter en vous la fièvre de l'investigation, contactez-nous en utilisant le petit formulaire mis à votre disposition pour nous glisser vos idées et vos soupçons !
Crédits
Responsabilité scientifique : Alan VIROT, responsable des Archives municipales de La Seyne-sur-Mer
Responsabilité technique : Stéphanie THOMAS et Alexandre HOLLANT, archivistes
Réalisation graphique de l'exposition physique : Christine AUGEARD, graphiste au service municipal de la Reprographie
Exposition présentée du 20 septembre 2024 au 22 février 2025 à la Maison du Patrimoine